
Indépendance du Burkina Faso · 5 août 1960
Joseph Ki-Zerbo
1922 → 2006 · Histoire & Pensée
On peut conquérir un peuple, lui prendre ses terres, ses ressources, sa liberté de circuler. Mais il existe une chose qu'aucune puissance coloniale n'a réussi à confisquer durablement : la mémoire. Joseph Ki-Zerbo, premier Africain agrégé d'histoire, a consacré sa vie entière à en faire une arme, un miroir, une fondation.
Biographie
Il naît le 21 juin 1922 à Toma, un village du nord-ouest de la Haute-Volta, dans le pays Samo. Son père, Alfred Ki-Zerbo, est considéré comme le premier chrétien de Haute-Volta. Un homme de conviction, qui comprend que l'éducation sera le seul terrain sur lequel son fils pourra se battre à armes égales avec le monde.
Joseph est brillant. Remarquablement brillant. Il passe son baccalauréat à Bamako, obtient une bourse, et traverse la Méditerranée pour Paris. À la Sorbonne, il étudie l'histoire. En 1956, il décroche l'agrégation. Il devient ainsi le premier Africain agrégé d'histoire. Dans les années 1950. Quand l'Afrique n'était pas encore libre.
Il enseigne à Orléans, à Paris, puis s'installe à Dakar en 1957, où il côtoie les grandes voix intellectuelles de son époque. Senghor. Diop. Les architectes de la conscience africaine moderne.
En 1958, il fonde le Mouvement de libération nationale, qui milite pour l'indépendance et l'unité africaine dans plusieurs pays d'Afrique occidentale. Pour Ki-Zerbo, l'histoire et la politique ne sont pas deux chemins séparés. Ils mènent au même endroit : la dignité d'un peuple.
Le déclic
À Paris, étudiant, il fait le constat qui va orienter toute sa vie : l'Afrique est absente des livres d'histoire. Ou pire, elle y apparaît comme un décor, un arrière plan sans voix, sans pensée, sans chronologie propre. L'histoire africaine commencerait avec l'arrivée des Européens. Comme si rien n'existait avant.
Ki-Zerbo décide que ce mensonge doit cesser. Non pas avec colère, mais avec rigueur. Avec des sources. Des archives. Des preuves. Il va écrire l'histoire de l'Afrique, par un Africain, pour tout le monde.
La réalisation
En 1972, paraît *Histoire de l'Afrique noire, des origines à nos jours*, publié chez Hatier. C'est la première grande synthèse de l'histoire africaine rédigée par un Africain. Un monument. Un acte politique autant que scientifique.
Il dirige ensuite deux volumes de la monumentale *Histoire générale de l'Afrique*, projet collectif de l'UNESCO réunissant des chercheurs africains du monde entier. Membre du conseil exécutif de l'UNESCO, professeur à l'Université de Ouagadougou, directeur du Centre d'études pour le développement africain, député à l'Assemblée nationale, il incarne ce rare profil : l'intellectuel qui ne se réfugie pas dans sa tour d'ivoire.
En 1983, sous la révolution de Thomas Sankara, Ki-Zerbo est contraint à l'exil avec son épouse Jacqueline. Deux hommes de conviction, portés par le même amour de l'Afrique, séparés par leur vision de comment la libérer. L'un croyait à la révolution immédiate, l'autre à la démocratie patiente. Ni l'un ni l'autre n'était parfait. Mais tous deux avaient raison de ne pas abandonner. À peine les Ki-Zerbo avaient ils quitté leur maison qu'un commando y entrait, brûlant leur bibliothèque de plus de onze mille ouvrages. Onze mille voix réduites en cendres. En 1985, un tribunal populaire révolutionnaire les condamne par contumace à deux ans de détention pour « fraude fiscale », accusation que la Cour Suprême annulera dès son retour d'exil en 1992, reconnaissant implicitement l'injustice. Neuf ans loin de sa terre. Neuf ans à continuer d'écrire, de penser, de transmettre.
En 1997, il reçoit le Prix Nobel alternatif (Right Livelihood Award). En 2003, son livre d'entretiens *À quand l'Afrique ?* reçoit le Prix RFI Témoin du monde 2004. Il s'éteint le 4 décembre 2006 à Ouagadougou, à 84 ans, laissant derrière lui une œuvre qui continuera de nourrir des générations d'historiens, d'étudiants et de citoyens africains.
Bibliographie sélective : *Le Monde africain noir* (Hatier, 1964) · *Histoire de l'Afrique noire, des origines à nos jours* (Hatier, 1972) · *Histoire générale de l'Afrique*, direction de deux volumes (UNESCO / Présence Africaine, 1991) · *La Natte des autres : pour un développement endogène en Afrique* (Codesria, 1992) · *À quand l'Afrique ? Entretiens avec René Holenstein* (Éditions de l'Aube, 2003, Prix RFI Témoin du monde 2004) · *Afrique Noire*, avec Didier Ruef (Infolio éditions, 2005).
Message pour les générations futures
« Ki-Zerbo avait une phrase qui résume tout : « Il faut redresser l'histoire. » Pas la réécrire. La redresser. Lui rendre sa verticalité, sa fierté, sa complexité. Rappeler qu'avant les caravelles et les drapeaux plantés dans des terres déjà habitées, il y avait des empires, des savants, des routes commerciales, des philosophies, des mathématiques, des architectures. À toi qui lis ces lignes : connais ton histoire. Pas pour te replier sur elle, mais pour en partir plus haut, plus loin, plus libre. Joseph Ki-Zerbo a passé 84 ans à préparer ce départ pour toi. Merci, Monsieur Ki-Zerbo. » Rehema
Un·e artiste Burkina Faso à découvrir
Idrissa Ouédraogo
On l'appelait **« le maestro »** à Ouagadougou. Fils d'agriculteurs de Banfora (1954 → 2018), **Idrissa Ouédraogo** grandit à Ouahigouya avant de rejoindre l'Institut Africain d'Études Cinématographiques de Ouagadougou, puis Kiev et Paris. En 1990, son film *Tilaï* remporte le Grand Prix du jury au Festival de Cannes, une tragédie grecque transposée dans un village du Burkina Faso, filmée en langue mooré, qui bouleverse les festivaliers du monde entier. Il reçoit également l'Étalon de Yennenga au FESPACO en 1991. En une décennie, il place le cinéma burkinabè au sommet du cinéma mondial. **Filmographie essentielle :** *Yam daabo* (1986), *Yaaba* (1989), *Tilaï* (1990), *Samba Traoré* (1993), *Le Cri du cœur* (1994), *Kini et Adams* (1997), *La Colère des dieux* (2003). Disponible sur MUBI, YouTube et Amazon Prime.
Votre réaction